LA SAGA BEAULIEU
Introduction

C'est pour moi un grand plaisir ainsi qu’un honneur de pouvoir m'exprimer en narrant l’histoire d’une firme qui a été l’un des fleurons de l’industrie française pendant une si longue période ainsi qu’en expliquant la passion qui m'a animé durant la longue quête qui aboutit avec cette exposition.
Pour pouvoir me documenter d’une façon aussi complète que possible, je me suis entouré et servi d’un réseau d’amis dispersés dans toute l’Europe jusqu’à arriver tout dernièrement à contacter Jacques Beaulieu, fils du fondateur et à son tour responsable des services techniques et dernier Président Directeur Général de Beaulieu S.A.
Depuis 35 ans que je collectionne les joyaux qu’a produit Beaulieu, finalement, à l’occasion de cette exposition, je peux, d’un seul coup d’œil, les voir réunis et exposés.
Je vais vous parler de ces objets qui ont enchanté les amateurs comme moi, étonné plus d’un professionnel et connu un succès au niveau mondial.Ces objets qui ont dominé le marché mondial du cinéma pendant trente ans, reléguant la concurrence japonaise et américaine au second plan. Je parle évidemment des caméras et projecteurs, pensés, imaginés, et réalisés par Marcel Beaulieu
Je formule, sur ce point, mon total désaccord avec cette comparaison et la raison en est très simple ! Il est curieux de constater que l’étalon en matière de perfection et d’esthétique soit représenté par l’automobile et plus particulièrement par ce constructeur anglais dont le moins que l’on puisse dire est que ses productions ne brillent ni par les avancées technologiques, ni par la ligne de ses modèles !!
Étant établi que les caméras Beaulieu étaient et restent, dans l’absolu, le plus belles caméras jamais conçues de tous temps, nanties de prestations technologiques les plus audacieuses et innovantes, poursuivant le parallèle, en bon italien, je les assimile aux productions de Ferrari qui sont le fleuron de l’industrie automobile italienne et en aucun cas a Rolls-Royce.... Mais ne sommes-nous pas à Romorantin ? Pays de création également génial en matière automobile et un français,pourrait établir le mémé parallèle avec Matra..
Les prémisses

l’histoire de la Beaulieu, c’est avant tout celle d’un homme, chez lequel se trouvent rassemblées des qualités aussi diverses que celles de visionnaire, de mécanicien de génie aux multiples talents et d’inventeur, le tout couronné d’une opiniâtreté et d’une foi dans ses créations, insurmontables.
Né en 1908 a Paris, Marcel Beaulieu grandit entre la région parisienne où résident ses parents et le Berry, plus précisément à Rouvres les Bois à coté de Levroux.
Il fréquente l’école de Saint-Aignan sur Cher dans le Loir et Cher puis apprend le métier d’ajusteur mécanicien.
Il poursuit ses études a la fameuse école Bréguet a Paris dans l’espoir, resté vain, d’y décrocher un diplôme d’ingénieur.
Il va travailler d’abord dans la mécanique de précision puis il fait ses premières armes dans la cinématographie aux caméras Continsouza et enfin chez Pathé.
C’est durant cette phase et pendant la guerre qu’il réfléchit et pense sérieusement a mettre au point une caméra de cinéma..
Le pied à l’étrier : premières créations, premiers revers

A la sortie de la guerre, en 1947, à 39 ans, Marcel entre chez E.T.M. (Electro Technique Mécanique) où il conçoit un tout premier bijou de caméra équipé d’une tourelle pivotante : l'ETM P16. (cette caméra, très recherchée par les collectionneurs est pratiquement introuvable.)
Ce modèle très original, a tant de succès que Marcel Beaulieu et l’un de ses collègues peuvent à la suite acquérir 50% de la société E.T.M. (Peu de temps après, cette firme changera son nom en G.I.C. (Groupement Industriel Cinématographique) et ainsi naîtra en 1949, le modèle GIC 8 qui obtiendra un succès flatteur. (Notez, comme ce modèle porte en lui, l'empreinte de la conception de Marcel Beaulieu et du modèle M8.)
Dans la nouvelle société, Marcel s’occupe de la partie technique et des études et recherches, qui sont ses spécialités, son associé de la partie gestion et administration.
Ce dernier, un certain Mr Balcaen, abusant de manière éhontée la bonne foi de son associé, lui fait signer des documents statutaires et administratifs compromettants au point qu’en 1950, Marcel Beaulieu se trouve évincé de son poste et dépossédé de la propriété de ses créations.
Tant le modèle ETM P,I6 que les modèles GIC ne pourront jamais porter son nom quand bien même ils ont été les fruits de sa création !
L’envol

Plein d’amertume et bien décidé à ne plus entrer dans une firme qu’il ne contrôle pas, en 1951 il crée sa propre entreprise, Finalement, il peut donner libre cours à sa créativité, son intuition, son génie.
Il se met immédiatement en recherche de locaux qu’il trouve, avenue Roger Salengro à Champigny sur Marne (94) et c’est là, dans un modeste pavillon, qu il conçoit et réalise ses deux premiers joyaux.
En 1951 naît le modèle M.16 qui, pour la première fois portera la marque Beaulieu. Il s’agit d’un modèle au format 16 mm mono objectif avec optique Som Berthiot, remontoir à ressort, vitesse variable, viseur optique avec correcteur de parallaxe.
L’effectif au début est de 5 personnes.
En 1952 c’est le tour du modèle T.16, pratiquement identique au précédent mais équipé pour la première fois d’une tourelle à deux objectifs également Som Berthiot. Puis le modèle T 9,5
L’effectif passe à 8 personnes.
Et dans la même période le premier projecteur 8 mm voit le jour. N'ayant pas retrouvé d'éléments à son sujet, je pense qu’il a peut-être été produit ailleurs qu’à Champigny sur Marne.
En 1953,
L’effectif est de à 10 personnes.
Ces robustes caméras rencontrent immédiatement un grand succès commercial et le résultat en est que Marcel Beaulieu est de nouveau contraint à se chercher des locaux plus vastes.
Nous arrivons à l’année 1954.
L’effectif est déjà de 20 personnes.
Dans un local industriel sis 60 rue Auguste Comte à Fontenay sous Bois (94) (ce local existe toujours) débute une véritable fabrication avec
l'embauche de 10 employés supplémentaires
et une production mensuelle moyenne de 900 caméras 8 mm et une quarantaine de 16 mm.
.

Locaux Beaulieu Fontenay sous Bois

Les modèles M.8 et T.8 voient le jour et ce dernier est même offert au président de la République, Monsieur René Coty, comme étant le produit le plus représentatif de la production française. (Depuis lors, le modèle T.8 est connu de tous les passionnés sous le nom de “Président”).
En 1955 est présenté le modèle M.8
.En 1956 L'’effectif passe à 30 personnes, la société a désormais atteint une taille ne lui permettant plus de gérer directement tous ses besoins avec les moyens dont elle dispose.
C’est justement au cours de cette année que Marcel Beaulieu fait une rencontre décisive qui conditionnera, Oh combien !.… Toute l’histoire successive de l’entreprise. En effet, au cours de cette année 1956, il fait la connaissance de l’importateur des montres Omega, la maison Brandt Frères de Charenton le Pont (94) qui deviendra l'agent général exclusif pour le monde entier de Beaulieu S.A. et assurera le service commercial dont la firme a besoin pour se faire connaître hors des frontières de l'hexagone et commencer ainsi à exporter ses fabrications. (Nous verrons plus avant comment cette monumentale erreur de stratégie commerciale, fût l’une des causes majeures du rapide déclin de la firme lorsque conjuguée à certains phénomènes conjoncturels, elle ne lui permit pas de maîtriser son action commerciale.)
Nous sommes en 1957 et Beaulieu S.A.compte maintenant 50 personnes et continue à se développer.

En 1958, Beaulieu crée un nouveau modèle : la R.16 destinée aux passionnés beaucoup plus experts. Plus qu’aux amateurs communs, cette caméra est destinée aux professionnels. (Chez Beaulieu on la définit comme "semi-professionnelle"). Il s’agit en fait de la première caméra reflex au monde au format 16 mm. Ce modèle et ceux qui le suivent resteront pour toujours dans l’histoire de la cinématographie moderne. Depuis la version initiale équipée du remontoir à ressort jusqu’au ultimes évolutions, bardées d’électronique, ce modèle aura été produit jusqu'en 1986 c’est à dire durant 30 ans ! Cette caméra dans la version à quartz produite par Beaulieu Industries est encore utilisée de nos jours par certains professionnels, artisans du spot publicitaire.
La R.16 obtient immédiatement un éblouissant succès. La société se trouve ainsi obligée d'assumer une nouvelle dimension et d’ embaucher 30 nouveaux employés. La technologie, incroyable pour l’époque, de ce modèle, apportera une énorme quantité d'innovations aux autres productions de la firme, ainsi le 8 mm bénéficiera de la technologie du 16 mm.
En 1959 arrivent les modèles MR.8, TR.8 et le projecteur P 8.



Une fois encore, l’entreprise qui grossit a besoin de locaux adaptés.Dans le cadre de la décentralisation des entreprises de la région parisienne, après avoir fait le tour des possibilités dans la proche couronne, Marcel Beaulieu envisage de s’établir dans la zone industrielle de Châteauroux qui ne se trouve pas très loin du lieu ou il a passé une partie de son enfance à Rouvres les Bois; mais le maire de l’époque lui dit : « ici nous avons les Américains et aucune expansion industrielle n'est prévue pour l'instant ! ». Énorme erreur si l’on considère l’évolution et le développement que connu l’entreprise dans les années suivantes.)
La consécration
Marcel Beaulieu cherche encore et on lui propose enfin, l’opportunité de s'établir à Romorantin-Lanthenay dans une zone industrielle en phase de développement. Il s’agit de la première zone industrielle de Saint- Marc à Romorantin-Lanthenay. La même année et dans la même zone industrielle s’installera Matra, que le destin portera à la même fin que Beaulieu, curieusement à cause des mêmes raisons d’origine commerciale.
Successivement, en 1960, Beaulieu acceptera de restituer à la ville les locaux de Saint-Marc et s’installera définitivement au 17 de la rue des Capucins. Cependant que dans les locaux laissés vacants à Saint-Marc s’installeront les sociétés” Paragon” et “Satam-Brandt”

A Romorantin il emmène avec lui tout le personnel à part une dizaine d’employés qu'il laissera à Fontenay sous Bois afin d'assurer le service après-vente. Après avoir rendu les premiers locaux de Saint-Marc à la municipalité, il acquiert au 17 de la rue des Capucins un ensemble de bâtiments composés de l’usine (toujours existante et présentement “musée Matra” et d’autre part de l'immeuble Guérin.
Ces mesures tombent à pic car les demandes augmentent à vue d’œil et les embauches suivront jusqu’à atteindre un effectif record de 270 employés en 1976. Les exportations représenteront jusqu’à 70% des facturations et Brandt frères sera contraint d'engager une trentaine d’agents étrangers pour la vente de matériels à l’export (surtout en Allemagne et aux États-Unis).
Dès le début, s’instaure une tradition : les agents de vente du monde entier (il s’agit de personnel Brandt frères) se retrouvent tous les deux ans à Romorantin afin de faire l'analyse et le point, sur les prospectives de vente. Ces rencontres se révèlent très fructueuses et créent une incitation pour de nouveaux développements technologiques. Beaulieu n'arrête pas de renouveler ses modèles haut de gamme mais en même temps, non content de ces résultats, il cherche à attirer une clientèle plus modeste en dotant toutefois ses caméras “économiques” de la même technologie Reflex et du réglage de diaphragme automatique des modèles de luxe

Toujours en 1960 apparaît le modèle MCR 8.

Puis en 1961. les modèles MAR 8 ainsi que le MAR 8 G et le R 9,5
et l’effectif passe à 60 personnes

En 1962 c’est le tour du TCR 8 et du R16 Reflex Control.
Vers la fin de l’année, l’effectif atteint 70 employés.
En 1963 celui du R 9,5 Reflex Control. Le personnel est de 80 personnes
.
1964 voit venir là MAR 8 ‘Automatic’ et l'effectif est porté à 90

.
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Nous sommes en 1965, le personnel atteint le chiffre de 100 et la R.16 apparaît en version électrique.

1965 - Kodak annonce au monde la venue d’une pellicule de nouveau format. Il s’appellera Super 8. Le 1er Mai 1965 à l'IPEX de New York (International Photographic Exhibition), quelques mois après l’annonce de Kodak, Beaulieu présente le modèle S.2008 : la seule caméra européenne au format Super 8. possédant des caractéristiques absolument révolutionnaires pour l’époque ! puis la S.2008-B. En effet, elle offre : vision reflex, optiques interchangeables, prise pour enregistreur sonore et bien d’autres innovations encore.
À cette époque, il n'existe encore aucune concurrence ni au japon, ni aux États Unis. C’est durant celle-ci qu’apparaît le parallèle entre Beaulieu et Rolls-Royce.
Beaulieu ne désarme pas et, toujours à la pointe de la technique, il équipe, après des accords avec la fameuse société Angenieux, ses modèles avec les optiques les plus performantes du moment.

Puis en 1966 suit, la version R16 "Synch". Et l’effectif est de 130 personnes"
Durant cette période, à lieu un évènement très important. Marcel Beaulieu est contacté par Mr Michaud qui vient de vendre sa firme Ferrania France au groupe 3M et s’en faisant l'intermédiaire, il propose une offre de rachat de Beaulieu S.A. par ce groupe. La valeur proposée correspondant à 50% du chiffre d'affaire annuel qui est alors environ de 40 MF, soit 20 MF (3.050.000 € de nos jours mais étant donnée l’érosion monétaire, il faut penser pour avoir une claire idée de la somme et de son pouvoir d’achat, à la multiplier par un coefficient 6 par exemple pour 1966 !!!). L’on se prend à rêver sur l'importance d’une telle offre et sur le refus net et hasardeux de Marcel qui veut conserver son “enfant”. Il n’a pas voulu saisir cette opportunité et comme l'Histoire ne repasse jamais deux fois les plats, il confiera une dizaine d’années plus tard à son fils Jacques, alors que la déconfiture est entamée : « je serais d’accord maintenant pour vendre » !!!..

1967 est l’année de réalisation du modèle S 1800 qui ne sera jamais produit et dont le prototype se trouve à la Technopole de Metz (collection offerte par Monsieur Jean Ferras ex-P.D.G. de Beaulieu Industries à Mr Jean Rauch ex-ministre du commerce du gouvernement de Raymond Barre et actuel Maire de Metz. La collection fait l’objet d’une exposition permanente à la Technopole de Metz

)
En 1968 apparaissent deux variantes de la R.16, 1a R16/60 EL semi auto et la "R16/60 EL automatic".

Le modèle 4008.S, 1a première caméra de surveillance Beaulieu est mise en production en 1969.
Les modèles 4008 ZM apparaissent peu après, équipés pour la première fois d’optiques permettant la macrophotographie (prise de vue cinématographique à la distance d’1 mm de l’objectif !) et de plus.
En 1970, le premier modèle de caméra de surveillance équipée avec le corps de la CREL6 est lancé.

La même année 1970, c’est lors du Meeting International de Cannes (MIPTV) qu'est présentée, le modèle 6016 connu également sous le vocable de ‘News16’.
C’est la première fois que l’on crée une caméra qui se porte sur l'épaule (?) Et de surcroît, extraordinairement silencieuse.
Elle ne possède, qu’un défaut. Elle ne peut contenir que 60m de pellicule quand tous les utilisateurs en réclament le double,. ) Ce défaut est l’unique cause qui ne permet pas à ce modèle de rencontrer le succès qu’il mérite malgré la reconnaissance par la clientèle de la génialité du produit. En effet il est prévu d’en fabriquer une série d’un millier dont je présume, seulement une vingtaine voit le jour. Il reste toutefois pour l'Histoire que cette caméra est celle, utilisée en 1972, pour documenter le voyage du président américain Nixon en Chine. excusez du peu. !
A cette période, l'effectif de Beaulieu est de 150 personnes


Nous arrivons en 1971 et pour cette année-là, sont mis en production : la RC 16/60 EL autozooming et le modèle 4008 ZM II.
170 personnes travaillent chez Beaulieu S.A.

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En 1972 est réalisé le modèle S 3008 qui ne sera jamais produit et dont le prototype se trouve a la Technopole de Metz .

Nous sommes en 1974 et les nécessités de production portent l’effectif à 190, puis 200 personnes
Beaulieu construit le modèle 4008 M3.

Un coup de tonnerre éclate dans les cieux du monde cinématographique amateur ! En 1975 Kodak présente une nouveauté mondiale : la pellicule Super 8 sonore.
Beaulieu ne se fait pas prendre en défaut et présente le modèle 5008.S, 1a première caméra sonore au monde !
Cette présentation lui vaut les honneurs de la presse mondiale unanime.
En 1975, non content de ce succès, Beaulieu se permet le luxe de faire fabriquer une caméra sonore: le modèle 1008 S, directement au cœur du bastion ennemi le plus aguerri... le Japon ! Et la encore, il remporte une victoire commerciale.
L’effectif est de 225 personnes pour une facturation record de 80 MF en 1975.
Mais cette année-la est aussi celle de l’arrivée de la vidéo qui assène un terrible coup au monde du cinéma. Marcel Beaulieu a 68 ans et ne croit pas a cette nouvelle technologie, lui, le visionnaire, parce qu’il voit que la qualité de l'image vidéo est nettement inférieure a celle de “son” cinéma. Jacques, à l’inverse, entrevoit et mème prévoit, le possible désastre et plus tard il affirmera mème : « le cinéma est foutu ! ».
L’adversité et le déclin
Arrivés en cette année 1976, sortie de la caméra 4008 ZM4, du modèle 3008 SMS, du modèle 5008 SMS



Beaulieu, maintenant sûr que la qualité de ses caméras ne peut être contestée, pense que celle de ses projecteurs n’est pas a leur hauteur et peut être améliorée. Il y pourvoit immédiatement en présentant un projecteur, incroyable de technologie : le modèle 708 qui, successivement sera fourni en version Stéréo et H.P. pour projection en salle de plus de 20m de long. Le projecteur peut supporter des bobines allant jusqu’à 700 m et permet des projections de 2 heures consécutives.
Nous sommes au maximum de L’expansion de Beaulieu S.A. qui emploie 270 personnes. Malgré tous ces efforts et cette créativité, le chiffre d’affaire ne dépasse pas 50MF et la crise commence à s’installer non seulement chez Beaulieu mais également dans tout le bassin d’emploi romorantinais (Chalet Idéal, Précis, etc...)
Mais la fin se rapproche... et dans ce cas on peut se rappeler le dicton latin : la Roche Tarpéienne est proche du Capitole qui signifie que parfois, aussi vite que l’on se soit élevé, l’on peut redescendre (On précipitait les condamnés de cette roche, fussent-ils les plus hauts personnages de |’état !).
En 1977, Beaulieu est contraint de réduire ses effectifs à 180 personnes après une vague de licenciements et le chiffre d’affaire continue de baisser : 39MF.
C’est en 1978 que Marcel Beaulieu maintenant septuagénaire, se décide a prendre sa retraite et passe la présidence à son fils Jacques alors que |’entreprise est dans la tempête.
Tout au long de cette aventure, outre a ceux de son fils Jacques, Marcel fera également appel aux talents de son frère Roger qui est maroquinier-sellier à Rouvres les Bois en lui confiant la réalisation des étuis et sacs dans lesquels sont livrées les caméras

C’est donc a Jacques Beaulieu, nouveau P.D.G. que revient I"honneur de présenter le modèle qui est unanimement considéré comme le plus beau et le plus achevé qu’ ait produit par la firme : le 6008.S.
Jacques ne désarme pas et malgré l’adversité, il fait fabriquer une nouvelle caméra, afin d’en diminuer les coûts, au Japon par Bell & Howell : le modèle 1008 XL. Mais l’apparition de la vidéo a porté un coup trop fort à ces produits de haut de gamme et la crise économique a amplifié le phénomène. Il faut penser qu’une caméra 5008 S (la première caméra super 8 sonore au monde coûte 8.800 F coefficient d’érosion monétaire environ 3,5)
.
D’autre part, Beaulieu éprouve des difficultés à s’ approvisionner en composants électroniques qu'il faut impérativement importer du Japon car Sony (qui en est le producteur), a très mal digéré l’intrusion dans ce qu’il considère être, son “pré carré”.
Des tentatives de reconversion et des appels a la sous-traitance, n’aboutissent pas pour sortir de l’impasse.
Durant cette période, sort le projecteur 708 Stéréo.
La pression imposée par la vidéo est décidément trop forte et le déclin se poursuit inexorablement.
Jacques explique dés Novembre qu’un dépôt de bilan permettrait de sauver encore ce qui peut l’être.
Une nouvelle vague de licenciements, réduit le personnel a 137 (a noter qu’a cette période, plus de 1000 postes de travail sont supprimés dans la seule zone de Romorantin !)
.Durant cette période Marcel Beaulieu a été frappé d’un mal qui, graduellement mais inexorablement le porte vers la fin.

Malgré tout le début de 1981 voit la naissance de deux modèles : le 1018 SX8 et le 6008 Pro
et un nouveau train de licenciement. L’effectif est revenu à 100.
Jacques, déçu et amer veut arrêter (et bien sincèrement, il en a toutes les raisons) mais n'oublions pas que ces évènements se déroulent durant la campagne pour l’élection présidentielle (qui verra, le 10 Mai 1981 François Mitterrand élu) et il est par conséquent impensable que Beaulieu, fleuron de l’industrie cinématographique française, connue dans le monde entier, puisse fermer durant cette période. et ainsi Jacques tient bon jusqu’au 12 Mars 1981, date à laquelle il démissionne de son poste de P.D.G. sans être remplacé. Beaulieu S.A dépose son bilan le même mois.
En Mai 1981, il n’y a plus de travail, simplement parce que l’agent commercial exclusif mondial qui s’occupe de la distribution, la maison Brandt Frères refuse de reconduire son contrat. Elle a en stock des quantités énormes d’invendus et il n’est donc plus question d’en produire de nouveaux.
Toutefois, la société est autorisée par le Tribunal de Commerce à poursuivre son activité jusqu’au 31 Décembre 1981 sans président et sous le contrôle d’un administrateur judiciaire.
Dans le même temps se diffuse dans tout le pays, l’annonce fantaisiste selon laquelle, la société doit-être reprise par Bernard Tapie. Il n’en sera rien.
Il reste 22 employés.
Elle possède un programme de fabrication de 700 projecteurs qui assure le travail jusqu’en Mars 1982.
En 1982, naît le Modèle 1028 XL 60.

Ensuite s’ouvrent deux possibilités.
La première consiste à brader tous les invendus à un commerçant disposé à débourser 2,4 MF
et à sauvegarder les derniers emplois ; la seconde, à céder l’entreprise à un pool de quelques personnes dont certains anciens employés ( au nombre desquels Mr Jean Ferras) qui assurent du travail à 25 personnes en remettant 800.000 F dans les caisses.
C’est la deuxième solution qui obtient la faveur du Tribunal de Commerce et celui-ci décrète la fermeture définitive de Beaulieu S.A.
La Municipalité de Romorantin récupère les locaux de la société.
En 1983 Beaulieu S.A. ferme définitivement ses portes et une nouvelle ère commence la fermeture durera assez longtemps.
Jacques Beaulieu a vu juste !!!
Énorme erreur de stratégie que celle qui consiste à ne pas diversifier sa clientèle et surtout à déléguer à une firme externe, la gestion de ce qui assure la finalité de toute fabrication c’est à dire sa commercialisation. De surcroît, lorsque l’on fabrique pour cet unique client, un seul type de produit.
Il peut paraître évident que le choix d’une exclusivité mondiale pour la commercialisation, soit une solution qui, outre sa rentabilité économique, allège les effectifs de l’entreprise et ses soucis de stratégie commerciale et ceci reste vrai tant que le marché est porteur.
Dans le contexte qui se dessine dès l’apparition de la vidéo l’on voit bien le danger et les difficultés rencontrées par Beaulieu qui ne maîtrise que la partie développement/fabrication et encore sur un seul type de produit.
(Quelles comparaisons peut-on établir entre Beaulieu et Matra ?
Il paraît incroyable d’observer combien d'éléments ont été communs à ces firmes qui toutes deux furent des vitrines du savoir-faire et de la technologie française de pointe des années 70. Toutes deux élisent domicile à Romorantin Toutes deux commettent la même erreur…. Elles ne possèdent pas de service commercial et délèguent à une autre société cette fonction en développant pour celui-ci un seul type de produit. Toutes deux auront la même fin...)
Une résurrection ?
Cette ère ne commence effectivement qu’en 1984 quand le Tribunal de Commerce de Romorantin autorise quatre personnes à réutiliser le nom “Beaulieu” et à reprendre la production dans les locaux de la rue des Capucins qui sont redevenus propriété de la Municipalité.
La société ‘Beaulieu Industries’ au capital social de 1,8 MF est fondée -
Monsieur Jean Ferras : Président Directeur Général -
Monsieur Drazet : Directeur Général -
Monsieur Pfauwadel : administrateur Directeur commercial ( ce dernier venant de chez Bosch connaît bien la concurrence Braun, Bauer, Nizo) -
Je ne connais pas le nom du quatrième associé.
Le Tribunal de Commerce impose à la nouvelle société qui loue les locaux à la Municipalité de devoir impérativement les racheter à celle-ci avant le 31/10/1986.
En 1985, les débuts de Beaulieu Industries sont difficiles. La Municipalité promet la revente de l’usine à la nouvelle entreprise pour 1,4 MF avec un moratoire de 12 ans. Cette facilité (les bâtiments valent au moins 2,2 MF) est concédée, en remerciement du fait que Mr Jean Ferras a refusé l’offre qui lui était faite par la ville de Montpellier qui lui offrait terrain et locaux à condition d’y installer la société au nom prestigieux. Le nouvel effectif est de 13 personnes.
Faisons une pause afin de rendre un dernier hommage, à Marcel Beaulieu, sans lequel toute cette histoire n’aurait pas existé et qui décède au cours de cette année 1985.

La production redémarre pour 800 caméras 7008 S par an.

En 1986, naît le modèle 7008 Pro et l’on passe de 13 à 15 puis à 25 employés pour finir à 38 afin de pouvoir faire face aux commandes et aborder le projet de la révolutionnaire caméra BV8. Le développement coûtera très cher, au point que l’entreprise sollicitera un financement bancaire afin de porter le projet à terme.

Cette année verra également arriver le modèle 2016 Quartz (Ultime évolution du mythique modèle R 16)
Après un an de fonctionnement, les objectifs de vente sont largement dépassés. L’on prévoyait de produire 400 unités l’an mais le but fixé est pratiquement doublé.

On pense à un projet vidéo/ciné composé d’un 7008 S flanqué d’un système vidéo.
L'année se clôt sur une facturation de 8 MF constitué à 75% par l'exportation dans 43 pays.
1987 trouve Beaulieu Industries en proie aux difficultés ;
Mise en route du projet du modèle de télé caméra de sécurité SCV 4035 (télé caméra mixte photo / vidéo).
L’effectif est de 40;
Le projet BV8 prend du retard (notamment pour les mêmes causes d’approvisionnement car la base est fournie par Sony)

Projet camera-vidéo BV8
Mais au fait qu'est-ce que la BV8 ? Il s’agit d’une idée révolutionnaire et géniale pour l’époque ; celle d’une télé caméra d’épaule (nouveauté pour les télé caméra mais déjà ancienne pour le cinéma, (voir caméra New 16) à optique interchangeable dotée d’une définition de 440 000 pixels, carrosserie en matériau composite d'avant-garde lui assurant une légèreté ainsi qu’une robustesse incroyable.
D'ailleurs cette robustesse a été involontairement testée durant le salon de la Photokina à Cologne quand un journaliste espagnol qui voulait la mettre sur son épaule en fit chuter l'unique prototype qui s’ouvrit en tombant. Les techniciens présents ré-assemblèrent les pièces en peu de temps et la refirent fonctionner sans dommage.
Pour cette caméra, les accessoires étaient déjà prévus qui seraient même, aujourd’hui à l’avant garde. On pensait déjà à l’évolution de la vidéo caméra pour le montage avec time-code professionnel.
En 1988, le modèle 8 mm BV8 est pratiquement achevé. Il est prévu, un prix de vente de 30.000 F. Il y a 100 réservations. Le modèle BV8 est enfin disponible sont prix définitif est de 35.000 F. les réservations passent à 120 ; le début des livraisons est fixé en Janvier 1989.
Mais début 1989, Sony annonce un nouveau format qui révolutionne le monde : le Hi8. La BV8 est pratiquement morte avant d’avoir été vendue. 120 commandes sont annulées en deux jours ; c’est un véritable désastre en même temps que la revanche de Sony !!!.
Les effectifs retombent à 30

L'année suivante en 1990, on cherche à reprendre pied et la nouvelle 8008 Pro Hi8 est présentée. Il s’agit d’une télé caméra au nouveau format Sony Hi8.
Elle obtient un discret succès de vente car elle utilise les innombrables nouveautés projetées pour la BV8.
En 1991, le chiffre d’affaire s'élève à 8,5 MF avec un effectif retombé à 20.
Mais durant 1992, la Mairie de Romorantin remet en cause une transaction vitale pour l’entreprise. La Municipalité doit, suite à un accord, revendre à Beaulieu Industries les locaux qu’elle lui loue. Le conseil municipal, à l'unanimité a accepté en 1986 de les acquérir à titre provisoire afin d’aider la firme La revente est aujourd’hui remise en cause. Cette décision, dont la responsabilité incombe, selon le député-maire Mr Lorgeoux, au préfet Mr Seiller pourrait avoir de graves conséquences pour l’avenir de la société. Beaulieu Industries qui a été mise en difficulté par l’insuccès de la caméra BV8, comptait réaliser dans les prochains jours une opération de “lease back” afin de se désendetter. Mais si la Municipalité refuse la vente, plus de possibilités et le P.D.G. annonce sous peu un dépôt de bilan.
Beaulieu Industries qui occupe 20 personnes avec un C.A. de 8,5 MF, entrevoit malgré tout, une possibilité. Son nouveau modèle Hi8 se vend bien et en outre, des projets sont à l’étude avec Roland Moreno, le père de la carte à puce.
Le P.D.G. souligne que la décision pour la revente des locaux a été prise le 20/12/1991 et que le préfet, à plus de 6 mois de distance, n’a pas le pouvoir de la contester. Alors, on se perd en conjectures…
Le préfet soutient que son intervention n’est due qu’au fait qu’il veut éviter une perte d'argent de la Municipalité dans cette opération.
Finalement une transaction intervient pour couper court au feuilleton, la proposition de lease back peut-être effectuée après revalorisation partielle.

A la fin de l’année 1993 Beaulieu Industries participe à PhotoKina à Cologne avec le nouveau modèle 9008 16:9 et le projecteur 708 16:9
En 1994, Beaulieu Industries après avoir donné naissance à son ultime création : le modèle 9008 Pro 16:9 dépose son bilan et après licenciement du personnel et fermeture de l’entreprise, l’effectif reste de 3 personnes.
En 2000, à Beaulieu Industries se substitue Beaulieu Images avec une nouvelle gestion
Épilogue
II reste de tout cela que Marcel Beaulieu avec tout son génie, a connu en trente ans l’incroyable aventure de voir naître et croître jusqu’à la démesure son entreprise et qu'il s’est trouvé être également, l’un des artisans involontaire de sa disparition en commettant la malheureuse erreur commerciale de l’accord avec Brandt frères.
Jacques Beaulieu, lui, a dû à son corps défendant, assurer la mission de fossoyeur de l’entreprise alors qu’il n’était pour rien, bien au contraire dans le déclin et qu'il l'avait même prévu à cause de la fabrication mono-produit, du client unique et de l’arrivée de la vidéo et des automatismes électroniques qui supplantaient irrévocablement la mécanique.
En 1985 le mal prend le dessus et Marcel Beaulieu meurt … à 77 ans.
Jacques m'a dit : « tout cela l’a tué ! ».
La suite... ceci est une autre histoire !.
Walter Franceshi – livret accompagnant le DVD
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